Centre de détention Derb Moulay Chérif (suite 1)

Tiens bon camarade !

Je restait seul quelques jours dans le bureau où on m’avait mis.Je en me sentais plus tellement la fièvre était forte et la transcendait tout mon corps. Je dormais tout le temps, si on peut appeler dormir le fait de vivre constamment des cauchemards. Le seul rapport à la réalité avait lieu quand je demandais à aller aux toilettes. Marcher était un terrible calvaire, un peu comme avoir des milliers de lames de rasoir sous la plante des pieds. Arrivé au toilette il fallait encore marcher dans les flaques d’urine. Seules les premières fois je put m’accroupir et faire mes besoins. Les fois suivantes je me contentais d’uriner, ou encore je me retenais et restais debout un moment à contempler mon impuissance avant de retourner.

Le cinquième jour à peu près, on me déplaça ailleurs. Je me retrouvais dans un couloir parallèle au couloir principal. Mon lit de camp était juste à l’entrée. Ce petit couloir desservait deux chambres ,dont l’une totalement noire était située juste en face et au fond. En tournant la tête je pouvais aussi voir  au passage devant la porte ceux qui se déplaçaient dans le couloir principal.

Mais je mis du temps avant de me repérer.

« Camarade !…Camarade !…..Comment t’appelles-tu ? ». Il me fallut du temps  pour que cette voix faible me tire de l’engourdissement profond, et pour qu’enfin, j’oses tourner un peu les yeux à droite et à gauche de peur du gardien avant de soulever légèrement le bandeau qui couvrait mes yeux.

Celui qui me parlait se penchait de la fenêtre de la première chambre. Les têtes d’autres apparaissaient à coté de la sienne. Je leur dis mon nom.

« Tiens bon camarade ». Je fis des signes de négation de la tête en disant «  Non je n’ai pas tenu bon ». 

«Si !Si ! Il faut tenir bon ». La scène se répéta plusieurs fois et aussi les jours suivants. J’avais honte de moi  et face à leurs salut du poing levé vers le haut, je pensais qu’il n’avaient pas compris que j’avais parlé et entraîné l’arrestation de plusieurs camarades. 

De là où j’étais j’avais une position privilégiée. Je savais exactement quand le gardien était ou n’était pas là. Il m’a fallut du temps pour comprendre que les dizaines de garçons qui peuplaient cet endroit étaient tous des militants, des camarades. Au physique, leurs corps rondouillard, et la pâleur de leurs visages leur donnait en général un âge ne dépassant pas les quinze ans.

Quand ils étaient sûr que le gardien n’était pas là, ils se levaient presque tous en même temps défoulaient leur muscles, sautaient sur place ou se poursuivaient d’une chambre à l’autre, se taquinaient se dnnaient des coups poing ou avec les mains sur le dos.

Aux heures de prière ils s’alignaient tous et priaient. J’écoutaient leurs litanies. L’air y était mais je n’arrivait pas à saisir leurs paroles sauf quand ils poussaient un grand « Allaaaahou akbar ». Il faut dire que dés que le gardien s’absentait, les trois quarts d’entre eux désertaient la prière, et se mettaient à s’amuser tout en restant en alerte, pour éviter toute surprise. Et presque chaque jour l’un d’entre-eux se mettait à la fenêtre que je ne voyais que de biais.et me donnait les informations sur les noms des dernières arrestations. Il y avait, alors le silence, pour que je puisse entendre sans que le militant-speaker éleva trop la voix.

Parfois, l’un d’eux était surpris, par l’un des gardiens. Alors il en avait pour une cinquantaine de coups de bâton ou de cravache sur le derrière avec tout le rituel qui veut que le tortionnaire ne s’arrêtasse que sous l’effet des supplications de la victime qui promet de ne pas recommencer.

Et il y avait aussi des surprises quotidiennes. Par exemple ce gardien qu’ils appelaient le morveux. Chaque fois qu’il prenait son poste, il s’annonçait de loin en criant « Hé,les fils de putes. J’arrive, préparez-vous. Il y en à qui je vais chauffer les fesses aujourd’hui ». Durant tout son service il ne cessait de gueuler, d’insulter et de toujours trouver un prétexte pour cravacher plusieurs des prisonniers.

D’autres gardien agissaient de même. Vu du Derb ce n’était pas toujours aussi maladif, même s’ils étaient aussi brutal.

J’étais un cas à part. Vu mon état, mes pansements aux pieds et aux poignets. Je ne bougeais jamais de ma  place. J’étais sur un lit de camp et je fumais des cigarettes. Pas un gosse et aussi certainement un « protégé du commissaire ». Donc il y avait une certaine neutralité à mon égard. Sauf de la part de deux gardiens dont les comportements étaient aux antipodes.

Cela faisait presque une semaine que je n’étais pas allé aux selles. Je me contentais d’uriner. Un jour je demandais aller aux toilettes. Le gardien de faction me suivit comme d’habitude. Les détenus le prénommaient « Contre X », c’est-à-dire contre tout le monde, parce que lui aussi passait son temps à gueuler, mais pas toujours contre les seuls prisonniers. Il en voulait à la vie et à tout le monde, le disait et se défoulait sur les détenus.

Je me mis à ramper pour aller, comme d’habitude, non seulement sur les genoux mais aussi sur les coudes. Mon état empirait, j’avais de plus en plus mal et l’infection s’étendait, j’avais du mal à saisir mon pain ou mon bol de soupe. Je ne pouvais non plus étendre mes bras qui étaient paralysés depuis ce qu’on m’avait subir. Je rampais donc lentement, avec un arrêt tous les deux ou trois « pas ». « Contre X »,qui me suivait se mit à me donner des coups de cravache pour me faire avancer plus vite.

Je me mis en colèr. Et je pensais,continuer ne me servirait à rien. Je ne pourrais pas,cette fois-ci encore. Je me retournai, m’assis et lui dit :

« Allez vas-y tant que t’en as envie. tu peut frapper. »

« Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? allez continue fils de pute, sinon je vais te montrer » dit-il en levant sa cravache. 

«  Mais vas-y, tu as mon autorisation. Pourquoi est-ce que tu hésites ? ».

Plein de rage et de désespoir, je retournaient à ma place.

Deux jours de désespoir. Chaque fois que j’allais aux toilettes je rampais dans les flaques d’urine. Ce jour là, le soir, il y avait un gardien que je n’avais pas encore vu. Il ne s’arrêtait pas de bouger. De grogner contre tout le monde. De menacer les détenus qu’il attraperait. Et un balai à la main, il nettoyait le parterre accusant « On » de n’avoir pas de pratique de ne pas savoir ce que c’est que le service. Je surais plus tard que les invités du « Derb » l’appelaient « El Hajj La Pratique ».

Ils n’avaient pas l’air d’être différent des autres. Mais à l’heure des toilettes et quand ce fut mon tour il me regarda me contorsionner pour descendre de la couchette et faire les premiers « pas ».

« Omo ! Omooo ! Viens par ici, et va me chercher une chaise ». « Omo » est un des détenus. Je regrette aujourd’hui de ne m’être jamais soucié de qui il était. J’ignore même son nom. Il fait toutes les corvées, distribue la soupe..Je me hisse sur la chaise. « Allez, chacun de côté ». Ils me portent tous les deux jusqu’à l’entrée des toilettes et me déposent juste face au cabinet et se retirent. Je reste assis. Mes plaies ont envenimées et les derniers jours lorsque l’infirmier Houssni venait changer les pansements  il se dégageait de mes blessures une odeur de putréfaction qui faisait que les gardiens s’éloignaient, tellement elle était insupportable.

Le gardien revint. « Ca y-est, c’est fini ? ». « Non lui dis-je, d’un air désespéré, Je ne peux pas m’accroupir ». « Omoo ! Omoo ! Apportes un seau »

Hajj la Pratique posa le seau à mon coté et me dit avant de se retirer et refermer la porte des toilettes derrière lui : «  je reste derrière pour que personne ne vienne te déranger. Appelles-moi, quand tu auras fini »

A ce stade de mon écriture je me demande s’il est vraiment utile de tout écrire. Chaque fois que la mémoire s’arrête à un événement on a l’impression que c’était le plus pénible. Presque tous les instants sont pénibles. Il m’est arrivé, plus tard, de raconter ces épisodes à des camarades qui me le demandaient. C’est arrivé exactement trois fois à des groupes camarades qui m’invitaient à dîner et passer la soirée ensemble. Chaque fois les jours suivants, je dormais mal..

Dans les toilettes il m’a fallut faire des efforts herculéens. Mes bras étaient toujours ankylosés. Je ne pouvaient les tendres, ni manipuler les mains et les doigts.Et les menottes par dessus le marché, malgré l’état de mes poignets. Il n’y a une différence de dix à quinze centimètres de hauteur entre la chaise et le saut. Cependant il n’est pas évident que quelqu’un puisse dans ces conditions se déboutonner, rabaisser son pantalon, glisser son corps vers le bord de la chaise et se laisser choir de façon à ce que son postérieur tombe bien dans l’axe du seau. Puis faire le contraire, une fois les besoins accompli. C’est-à-dire se hisser à nouveau sur la chaise. Je ne suis pas sûr de pouvoir dire aujourd’hui , si je m’étais essuyé ou lavé ou aucun des deux. Certainement aucun des deux.

Depuis ce jour la je me suis mis à attendre chaque fois prés de deux jours la prise de service de Hajj la Pratique. Il n’y avait aucun échange entre lui et moi Et c’était tout autant valable pour tout le monde. Il balayait, grognait tout le temps .Mais parfois il s’arrêtait tout prés et par-dessous le bandeau je pouvais voir qu’il me regardait et méditait tristement avec l’air de ne pas comprendre.    

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Abderrahman Nouda

Une quinzaine de jours après mon arrestation, On me transféra à l’hôpital Avicennes de Rabat. La veille, l’infirmier avait eu l’air affolé en regardant mes plaies. A chaque changement de pansement il devait arracher une épaisse croûte qui recouvrait toute la plante des pieds. De jour en jour cette croûte devenait de plus en plus épaisse. La puanteur était insupportable. Je ne pouvais pas voir. Tous mes efforts visaient à ne pas crier.

A l’hôpital on me fit des piqûres d’antibiotiques trois fois par jour, pendant deux semaines. J’étais seul dans une salle. Les gardiens, des jeunes appartenant au corps des C.M.I. furent assez sympathiques, au point de m’aider à me déplacer vers les toilettes, jusqu’au jour où ils découvrirent une aiguille dont la pointe était recourbée. En effet, j’avais réussi malgré les précautions des infirmiers à subtiliser une aiguille et m’en servir pour enlever les menottes. Sauf nécessité je gardais les mains sous les couvertures. C’est un plaisir inimaginable que de pouvoir au moins dormir avec les mains libres. Un jour cette aiguille disparue. Je ne cherchais pas longtemps pour comprendre. Tous les gardiens sans exception avaient accentué leur distance vis-à-vis de moi, et à chaque fois ils venaient contrôler que non seulement j’avais bien les menottes mais aussi qu’elles étaient assez serrées, pour ne pas laisser mes mains passer au travail. Car, et cela va devenir un entraînement perpétuel au cours de mon séjour au Derb, je faisais tout pour dégager mes mains des menottes, même au risque de me blesser.

Je rencontrais à l’hôpital, Abderrahman Nouda. De lui j’appris la nouvelle de la mort d’Abdellatif Zeroual. Déjà nous savions depuis la deuxième semaine de novembre que quelqu’un de nos camarades arrêtés était mort à l’hôpital, mais le nom qui nous avait été rapporté nous était inconnu. La police avait inscrit Abdellatif à l’hôpital sous un faux nom.

J’ai connu Abderrahman vers le mois de février 1973, en le rejoignant dans le comité technique d’édition du bulletin Ilal Amam édité par les deux organisations, A et B. Ce bulletin, avait commencé à paraître sur décision de la seule organisation B. Au deuxième numéro il était co-édités par les deux, A et B.
A la suite des évènements du 3 mars 1973, B remit en question l’orientation générale du mouvement marxiste- léniniste et il s’ensuivit immédiatement une lutte d’influence sur les deux qui ne parut s’estomper que plus tard à la fin de l’été 1974. En tout cas à la suite de cette divergence, B qui avait été le promoteur du bulletin Ilal Amam, sorti un autre sous le nom de 23 mars tandis que A continua à sortir le premier. Par la suite chaque organisation finit par s’identifer  à son bulletin et adopta son nom.

Chaque organisation ayant dorénavant son propre journal, Nous louâmes une maison rue des Eucalyptus à Aïn Sebaâ. C’est moi qui me chargeais de la location. Après avoir repérer la maison, une grande baraque, assez jolie composé de plusieurs petits appartements, je contactais le propriétaire, et prîmes rendez-vous pour légaliser le contrat de location. La préfecture (actuelle Wilaya) était encore fermée quand nous nous rencontrâmes. Et donc nous allâmes nous asseoir sur l’un des bancs du Parc des Nations Unies. J’étais déjà mal à l’aise d’être là avec la décision de louer un local pour l’organisation. Mais en plus la zone grouillait d’agent de forces de l’ordre, et il régnait une ambiance de présence de flics en civil. Car nous avions en face Le Tribunal de première instance où se déroulait le procès de nos camarades arrêtés l’année précédente (1972). Un type, l’air d’un fqih avec sa jellaba et une barbe, vint directement s’asseoir sur le même banc et d’entrée se mit à nous entretenir des bienfaits de la religion  et bien sûr de ces temps actuels de diffusion du paganisme.

Tandis que, embarrassé, je réfléchissais tout en ayant l’air d’écouter, le propriétaire montrait bien qu’il cherchait à placer un mot. Il y arriva enfin et nous délivra tous les deux de l’intrus en disant : « Pour moi, Monsieur, un être croyant est quelqu’un qui travail et qui produit des richesses. Le Coran dit : Al aâmalou Dine. Les païens sont justement ceux qui parlent d’Islam mais ne produisent rien pour la société ». Le «Fqih » prit un air offusqué et quitta sa place sur-le-champ.

Je m’installais quelques temps dans cette maison avec Abderrahman Il y avait des mois que j’avais été licencié de mon travail, et le secrétariat avait exigé que je ne travaille pas. Donc je m’absentais assez souvent de chez moi et quand je revenais, ma mère me demandait où j’étais ou encore où j’allais quand elle comprenait que je m’absenterais. Je répondais : « Je vais chez une femme ». Elle répondait alors : « Non, ce n’est pas ça. Tu t’absentes trop, pour être chez une femme ».Notre échange restait là suspendu comme une énigme. Elle se demandant certainement ce que je faisais exactement. Et moi, déjà dérangé de vivre au crochet de mon frère, je me demandais ce que pensait ma mère et tout le monde dans la famille.

 Le travail au journal, consistait dans la saisie des textes, et faire tourner la ronéo quand le bouclage était fini. Je ne me rappelle pas le nombre de numéros auquel j’avais participé.

Nous nous réunions avec Bel Abbés. Abderrahman défendait l’idée que le comité de rédaction devait être autonome. Bel Abbés, qui représentait le secrétariat, était contre. Moi aussi. Mais la discussion déviait sous forme d’allusions à des événements survenus dans le cadre de rapports organisationnels autres, dont je n’avais aucune connaissance. Le secteur estudiantin, bien sûr, auquel j’étais totalement étranger. Bon gré malgré, l’idée retenue était qu’aucun camarde ne devait être astreint à un travail  uniquement technique. Il devait aussi faire partie d’une cellule, c’est-à-dire un cadre ayant une activité politique.

Je quittai le comité du journal. Un autre camarade devant prendre ma place. Se sera Mohamed Srifi. Lui et Abderrahman devaient aussi intégrer le Comité Local  de Casablanca. C’est le secrétariat du C.N. qui avait décidé cette réorganisation. Ahmed Aït Ben Nasser était libéré pour ne s’occuper que du secteur des élèves du secondaire, plus précisément du Syndicat National des Elèves. Abraham qui assistera à la mise en place du nouveau comité n’en fera plus partie lui aussi.

C’était vers octobre 1973. Le jour de la première réunion j’allais chercher Mohamed à un rendez-vous. Je devais retourner chercher aussi Abderrahman. Mais Bel Abbés et Abraham demandèrent à discuter de son cas. L’essentiel dans tout était d’abord que l’alchimie  de mettre ensemble Mohamed et Abderrahman n’était pas intelligente. Ils se connaissaient déjà, dans le secteur estudiantin, comme c’était le cas de presque tous les membres de l’Organisation Centrale, et traînaient avec eux un passé conflictuel. Mais pour l’instant, Abderrahman était en défaveur, accusé de semer la zizanie par son caractère. Je ne me rappelle pas vers quelle cellule il fut orienté, celle des étudiants ou celle des élèves.

Il fut arrêté au mois de mai 1974, alors qu’il avait rendez-vous avec un militant, Abdellaziz Mimouni, qui nous était décrit à l’époque, sous le pseudonyme de « Le Chomeur ». Son arrestation n’en entraîna aucune autre, la police n’ayant rien de certain concernant son appartenance à l’Organisation Centrale. Mais à l’époque tous les étudiants actifs étaient recherchés. Certains seront condamnés avec nous et sous les mêmes accusations. Abderrahman avait aussi une mauvaise santé, et il s’évanouissait à tous les interrogatoires.

Seulement, moi je l’avais grillé. Il ne m’était pas venu à l’esprit qu’un membre de l’organisation détenu depuis tant de temps aurait put être gardé par la police sans quelle sache exactement quel était son rôle. La vérité, je crois, est que, après mon échec face à la torture,  et la peur de la subir à nouveau faisait que le plus important pour moi était qu’on ne m’arrachât point d’informations supplémentaires dangereuses pour ceux qui étaient encore en liberté.

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