Evasion de Kénitra: Le Tunnel (suite 1)

Les tunnel (Ecrit en 2001, publié en 2003 par l’hebdomadaire Casablanca et le 17 avril  2008 par Alhayat Aljadida)

 

Premier contact

 

Dimanche 7 mai 1989. C’est l’Aïd Sghir. Le camion quitte Kénitra et nous emmène  à Casablanca. Dans la cabine, je suis assis entre le conducteur et A.H. J’ai l’impression d’avoir une dalle de béton sur le cerveau, même si je ressens la disparition progressive de l’effet des quantités d’alcool bues durant la nuit. Avec d’autres camarades, je viens de quitter la prison après quatorze ans, trois mois et huit jours de détention. Et le plus injuste est que j’y laisse des camarades. La solidarité et l’amitié ne sont pas les seules raisons aux sentiments de refus et de révolte qui animent mes pensées et tendent tous les ressorts de mon être. C’est aussi cette extraction violente d’un environnement qui était devenu le mien. C’est aussi peut-être par ce que, condamné à perpétuité, je m’étais fait à l’idée que je sortirais sûrement et (doit-on supprimer ce "et"?) vivant mais autrement que sous la formule « grâce royale »…

Il commence à faire jour. Le camion ralentit et se gare sur le bord de la route. Un gendarme  s’approche. Je vois le conducteur lui remettre les papiers, puis répondre en chuchotant à sa question sur la destination du voyage. Il sort même du véhicule pour lui expliquer puis remonte dans la cabine. La tête du gendarme se pointe à nouveau au milieu de la  porte. Il regarde longuement puis s’adresse à moi :

- Eh, toi, qu’est-ce que tu as à lorgner de cette façon ?

Je ne réponds pas. Il répète la question en la retournant de différentes manières qui me paraissent toutes agressives car dérangeant le cours de mes pensées.

- Laissez  moi tranquille, je n’ai pas envie de répondre.

- Mais ma parole, ce n’est pas possible, c’est l’Aïd aujourd’hui, non ? Tu jeûnes toujours ? Mais, souris donc un peu.

Je me tais. Il s’énerve et appelle son chef :

- Achchaf, viens voir ce drôle de type. Je ne lui demande pas grand-chose, seulement de sourire un peu et de dire s’il fait encore le ramadan. Eh bien tiens-toi, il ne veut pas répondre.

Une voiture nous dépasse en ralentissant et s’arrête. En sort Assia (Elouadiâ) qui, en compagnie, ramenait Belabbés (Mouchtari). Elle vient vers nous alors que le chef insiste pour que je réponde puisque de toute façon -selon lui- ça ne me coûte rien. Je  finis par dire que je ne suis pas là rien que pour faire plaisir à quelqu’un qui m’agace par ses questions. Le chef commence à se mettre en colère et emploie un ton plus menaçant. Assia fait le tour et vient me parler :

- Ecoute,  Zaâzaâ, vous venez tout juste de quitter la prison, on ne va pas encore y retourner. Réponds leur tranquillement et qu’on s’en aille.

• Regarde Assia, prison ou pas, s’il y a bien un jour où je n’admettrai pas qu’on m’embête, c’est bien celui-là. Et puis ce serait bien drôle de les voir me ramener en prison pareil jour et pour des questions de ce genre. Le chef ne se retient plus, son visage a l’air d’exploser : « quoi ? Nous lui parlons gentiment, nous les agents d’autorité, et il se permet de nous manquer de respect … » Il ouvre la portière et fait mine de grimper dans la cabine. Le conducteur s’interpose, alors qu'Assia retourne de l’autre côté et s’accroche à lui en le suppliant de se calmer. Elle  arrive à l’attirer au loin, tandis qu’il continue à vociférer.

Quelques instants et elle les quitte et revient à sa voiture en nous faisant signe.

Nous reprenons la route…

Nous sommes déjà sur l’autoroute à hauteur de Mohammédia. Le soleil est déjà bien haut dans le ciel. Je réfléchis. Il ne s’agit pas  pour moi de débarquer directement à la maison, Oummi pourrait être gravement secouée par la surprise. Il faut que je passe d’abord chez Dada et Khouyti, mes sœurs, qui habitent aux Roches-noires. De toute façon, il faut que je montre le chemin au conducteur.

Tout mon être se mobilise et j’essaie de refouler le sentiment d’angoisse qui me prend. Je connais les adresses par cœur, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit…

Autant j’aimais depuis mon enfance dessiner de mémoire les continents, les frontières de la majorité des pays du monde, les régions du Maroc et de France, avec toujours la hantise d’oublier, autant je ne manquais aucune occasion de découvrir Casablanca et ses alentours.

C’est en 1959, alors que j’étais en deuxième au lycée technique de Casablanca, que j’eus l’occasion de faire mon premier grand voyage à travers la ville. Je devais fournir un certificat de non imposition de Baba. Ce dernier m’accompagna un soir à travers la ville, chacun sur sa bicyclette, pour me montrer les sept perceptions de l’époque, et les jours suivants, je refis seul cet itinéraire à la recherche du fameux papier.

Un an plus tard, je me rendis à Sid Lbernoussi, chez un cousin, pour remplacer la serrure d’une porte. Vu du côté de l’Hermitage, ce quartier représentait pour bien des gens l’extrémité du monde. Mais Baba avait une forte mémoire des lieux - mêmes ceux qu’il n’avait vus qu’une seule fois- et moi je suivais ses indications à la lettre…

Puis, j’acquis la manie de ne jamais aller à un endroit ou d’en revenir par le même chemin. Il était devenu impératif pour moi de pouvoir le situer de n’importe quel point et c’était aussi l’occasion de faire de nouvelles découvertes. Aujourd’hui, encore, quand nous nous promenons, Rachida me lance pour me taquiner : « Allons-y pour tes explorations ».

Vint l’époque d’Ilal Amam, de 71 à 75, surtout pendant les trois mois qui séparèrent les larges arrestations de novembre 74 de la mienne qui survint à la fin de janvier 75. Durant cette courte période je m'étais quasiment transformé en transporteur de clandestins et chercheur d’appartements à louer pour y cacher matériel et camarades pourchassés par la police. Je ne crois pas avoir loupé de consulter ne serait ce une seule agence immobilière.

Ma curiosité a été aussi alimentée en permanence par le désir de retrouver les lieux et les instants vécus par ma famille depuis son arrivée à Casablanca vers 1936. Oummi était une vraie bibliothèque parlante. Même à plus de quarante ans d’âge et en prison, il m’arrivait souvent de m’allonger à ses côtés- pendant les séances de parloir-, poser ma tête sur sa cuisse et l’écouter raconter l’arrivée à Casablanca, les saints de la ville, le bombardement américain, les bons de rationnement, les usines, les relations avec les Européens…

Durant toute la période de Kénitra, un petit guide de Casablanca ne m’a pas quitté. Même plein de lacunes, il me procurait un plaisir quand je feuilletais ses pages et me penchais longtemps sur ses cartes. Un sentiment de fusion charnelle avec elle (Casablanca) me prenait quand inconsciemment envahis par les souvenirs, je remontais le temps.

L’autoroute n’a été mise en service que bien tard. Juste avant mon arrestation, on commençait à peine à installer quelques déversoirs. Mais elle était déjà creusée depuis l’époque du protectorat. Je l’avais souvent longée ou traversée sur tout son parcours d’Aïn Sebaâ à la route d’El Jadida. Et tout au long de la période de détention, Oummi et Baba se chargèrent de réajuster constamment mes connaissances de la ville au fur et à mesure qu’il y avait du nouveau.

- Voilà, nous sommes arrivés, à quel niveau on sort ?

- La sortie d’Aïn Sebaâ. On est où, là ?

- Sid Lbernoussi, la sortie d’Aïn Sebaâ est celle qui se trouve juste devant.

Le camion entame la remontée. De toute manière dans cette zone, on ne peut tomber que sur le boulevard Moulay Ismaïl. Mais penché en avant, le visage presque collé au pare-brise, mes yeux scrutent à droite et à gauche à la recherche d’un repère. Tout me paraît familier mais tout défile très vite et je n’arrive pas encore à me situer. Tout à coup, c’est le déclic : «Cinéma Beaulieu ». Quelle détente. Mais je reste concentré, le camion roule vite et il s’agit de ne  pas louper la bifurcation qui doit nous mener directement chez Dada.


Décembre 1989

 

Retour à Kénitra

 

 

 

Une nuit, vers une heure du matin, je pris la route pour Kénitra à bord de la R4 de Baba. C’était en 1989, sept mois après notre libération. De nuit. Parce que les fileurs de la police venaient encore devant chez-nous chaque matin pour me suivre durant la journée. Il fallait aussi éviter que quelqu’un me reconnaisse aux abords de la prison.

Une pluie torrentielle tombait. J’étais inquiet, imaginant que je pourrais tomber sur un barrage et qu’on me demanda ou est-ce que j’allais.

Depuis ma sortie, j’avais déjà fait deux voyages, l’un à Kénitra et l’autre à la ville de T. pour y rencontrer R.F. l’épouse de Mohamed (communément appelé Le rouge). Et je devrais bientôt rencontrer ce denier à  l’hôpital Avicenne pour mettre au point ensemble les détails de notre projet. A l’époque, Mohamed était encore en prison.

Tout à coup surgissent devant moi des gendarmes qui, projecteurs à la main, me font signe d’arrêter. D’autres voitures sont arrêtées au bord de la route. Mon cœur se serre. Je ne sais s’il s’agit d’un contrôle policier, de fouilles ou de recherche de quelqu’un ou de quelque chose ou bien seulement d’un contrôle de circulation. Je me demande si je n’ai pas commis un délit d’excès de vitesse. Avec une voiture comme la mienne, on trouvera toujours une raison pour me coller p.v.

- Bonsoir Monsieur.

- Bonsoir.

- Où est-ce que vous vous rendez ?

- A Kénitra.

- S’il vous plaît, emmenez avec vous notre collègue qui doit rentrer maintenant.

Vraiment polis  quand ils veulent. J’ai envie de l’envoyer balader pour m’avoir donné la frousse. Mais je réponds : « Bien sûr. Qu’il monte. C’est un plaisir de pouvoir rendre service ». Avec ce type là dans la voiture, je ne risque pas d’être embêté à d’autres barrages.

Lorsque je dépose le gendarme à Kénitra, je me rends directement vers la prison. C’est facile. Je ne connais pas la ville, mais comme tous les anciens détenus qui sont passés par là, je connais par cœur l’itinéraire du fourgon qui nous emmenait à la prison de Laâlou ou aux visites médicales dans les hôpitaux de Rabat.

A proximité de la prison, bien avant de joindre la porte, je traverse un pâté de maison pour aboutir directement aux remparts… Soudain, je freine brusquement. C’est la fin de la chaussée. Les maisons aussi s’arrêtent là. Un terrain vague me sépare des remparts. Au loin à droite et à gauche se dresse les guérites avec leurs feux de projecteur qui balaient, à l’intérieur, le chemin de ronde.

Ce qui m’intéresse c’est ce qui se trouve juste en face. Le regard du collecteur général des égout  se trouve bien là ou je l’attendais, à quelque deux mètres du mur et bien aligné avec le énième joint de ce dernier en comptant à partir de la porte principale.

Il est bien là. Son couvercle est relevé et un tas de cartons et de sachets en matière plastique pleins d’ordures sont amoncelées dessus.

Je fais tourner la voiture à la recherche d’une autre ruelle pour voir sous un autre angle. Aucune autre possibilité. Je reviens au premier endroit. J’hésite à repartir. A pareille distance, je pourrais ne pas remarquer quelque chose qui par la suite s’avèrerait gênante, sinon dangereuse. C’est décidé, j’irais  jusqu’au rempart au risque d’attirer l’attention. Ce ne sera quand même pas la première fois que quelqu’un se trompe de chemin, ni que ce quelqu’un soit censé savoir qu’il est à proximité d’une prison et qu’il lui est interdit d’en approcher.

Aussitôt décidé aussitôt fait. Je retourne à l’entrée de la ruelle. Je fais demi-tour et j’accélère à fonds. A la limite de la chaussée, je ne freine qu’après avoir pris  mon temps afin que la voiture  s’arrête à côté du regard à un mètre de l’enceinte.

Je regarde. Rien n’attire mon attention. Mais le moment est impressionnant. Je ne me suis jamais senti  aussi déterminé. Comme un  commando qui se  prépare à donner l’assaut à une forteresse ennemie.

 

 

La décision

Trois ans plus tôt.

- …Nous sommes  tous, là, tant que nous sommes,  à réfléchir et à nous occuper de choses secondaires, alors qu’il s’agit de notre liberté. De plus, dans la mesure de nos moyens, le plus grand coup que l’on pourrait porter au régime, c’est de foutre le camp d’ici…

C’est M - dit «Le Rouge»- qui parle. Nous sommes dans ma cellule, la dernière au fonds du quartier A2 en face de celle qu’occupait M.L.

En l’absence d’autre chose, nous ne pouvons faire que de la politique, d’ici, et nous défendre. Mais je te rappelle que nous avions un projet commun en 1981, celui de nous réfugier dans l’ambassade France. Tu n’as plus reposé la question avec moi et j’ai appris plus tard que tu t’es adressé à un autre camarade… Je suppose qu’en tant que partenaire, je ne réunissais pas pour toi les meilleures conditions, sauf celle d’être marié à une française…

Tu as raison, c’était avec A.L. Ca n’a pas marché parce que, parmi les personnes mises dan le coup,  certaines se sont avérées peu sérieuses et donc ça comportait un danger…

…Cette fois c’est sérieux. C’est  tellement sérieux qu’il nous faut prendre une décision sur-le-champ. D.B. est très excité et rien ne l’arrêtera. Il va faire entrer une chignole pour faire un trou dans la dalle du plafond  et tenter de s’évader. Il va fatalement échouer et l’administration prendra des mesures telles que nous perdrons toutes les conditions actuelles qui nous donnent les possibilités de réussir. Le seul moyen de l’arrêter c’est de lui proposer de réaliser le projet à trois…

En décembre 86 commença le travail. Auparavant nous avions soupesé quatre hypothèses. La première, nous enfuir à l’occasion d’une sortie à l’hôpital; La seconde, passer sur le toit et de là, avec du matériel adéquat, faire la traversée en l’air jusqu’à l’enceinte; La troisième, percer le mur de la cellule, traverser au sol le chemin de ronde  et ensuite escalader les remparts;  Et enfin la quatrième hypothèse, creuser un tunnel.

Nous optâmes pour la dernière  hypothèse dans la mesure ou elle présentait moins de dangers, permettait de bénéficier d’un plus grand délai- pouvant s’étaler sur plusieurs- avant que la fuite ne soit constatée. En effet sauf dans le cas ou pour une raison ou une autre les gardiens ou l’administration exigeaient la présence de l’un d’entre-nous et par conséquent le faisaient appeler, il n’était plus procédé à l’appel général. Avant, le contrôle avait lieu lors de la fermeture des cellules, mais cela faisait déjà belle lurette que nous avions progressivement acquis le droit de ne plus être enfermés à clé. Donc avec la complicité de camarades, et avec de la chance, notre évasion pouvait être occultée assez longtemps. En cas de malchance, nous pouvions compter au moins sur une nuit, délai bien suffisant pour quitter le pays.

La formule retenue demandait évidemment beaucoup de temps.

Nous décidâmes aussi de prospecter chacun de son côté pour trouver une source prête à mettre à notre disposition, au dernier moment, des papiers, de l’argent et une voiture.

 

 

 

 

Bouhouch

Depuis les mises en liberté successives et les départs pour fin de peine, chacun de nous disposait d’au moins deux ou trois cellules. Je pris contact avec A.F. pour un échange. La cellule où il dormait se trouvait dans le quartier Alif-2, côté chemin de ronde. Etant donné l’amitié qui nous liait, nous pouvions compter sur sa discrétion en cas de doute de sa part sur les vrais mobiles de cet échange.

Quand je finis de m’installer dans ma nouvelle cellule, j’appelais Bouhouch, le détenu de droit commun chargé de faire les réparations et réaménagements, comme d’autres camarades l’ont fait auparavant, pour abaisser le niveau du sol de façon à ce que la dalle servant de lit soit à hauteur de bureau de travail.

Quand il cassa tout et s’apprêta à évacuer la terre, je lui suggérais d’évacuer plutôt des pierres, ce qu’il fit après m’avoir prévenu que j’aurais des problèmes d’humidité du sol.

Moment de suspens : Nous étions quelques camarades à discuter avec Chef Hassan devant la porte menant aux cuisines, quand bouhouch se pointa avec sa brouette chargée de pierre. Le chef le regarda longuement d’un air dubitatif avant de dire : « Je ne sais plus ce qui se fait dans ce quartier. Qu’est ce que tu sorts là ? Un jour on viendra me dire que quelqu’un a creusé un tunnel et s’est enfui ». Tout le monde éclata de rire, et moi aussi bien sûr, malgré l’hésitation de mon cœur. Le chef laissa le passage sans poser d’autres questions.

 

L’objectif de cette démarche était de créer rapidement une ouverture dans le sol. Ainsi, le soir venu, après  que Bouhouch eut terminé et se soit en allé (l’affaire avait coûté cent dirhams, ciment et main d’œuvre compris), je m’enfermais dans la cellule et marchant sur une planche, je m’accroupis devant  les étagères, c’est-à-dire l’espace carré - mesurant soixante centimètres environ de côté et un peu plus en hauteur- séparant les deux gros blocs qui soutiennent la dalle servant de support de couche. Je remuais rapidement le sol encore frais, enlevais toutes les pierres restantes et mélangeais une grande quantité de pâte de savon au ciment dans l’espoir qu’à cet endroit il resterait très friable.  

Les jours suivants, je fis couler une petite dalle de ciment de trois centimètres d’épaisseur avec deux petites cavités qui permettaient d’accéder à des anneaux pour la soulever. En cas de besoin, ces cavités pouvaient être comblées de plâtre.

Enfin, à l’endroit désigné, je dégageais le ciment et confectionnais les bords de notre future trappe en les ajustant directement à la porte qui avait été préparée.

A partir de ce jour là, le temps allait se dérouler pour nous à un autre rythme, avec ses angoisses et ses satisfactions. Et ceci pour une durée de près de deux ans (de décembre 1986 à octobre 1988).

 

 

 

 

La cave

Les premiers jours, je travaillais seul. Nous avions suffisamment de matériel, et en faisions commander à l’extérieur selon les  besoins. Il me suffisait de m’allonger, plonger mes bras et ma tête à l’intérieur du trou et remplir de terre des sacs en plastique puis de faire le tri. Une corbeille à légumes  -comme celles utilisées par les marchands- dont le fond avait été remplacé par un filet de pêche, faisait l’affaire. La terre allait au  trou d’aisance et les cailloux remis dans les sacs regagnaient -à la fin de la séance- le fond du trou, accompagnés de la corbeille.

Mais très vite, nous dûmes déchanter. Alors que nous pensions creuser un puits assez profond, avant d’entamer le creusement du tunnel proprement dit, nous étions obligés de constater que le sable dégringolait de toute part. Impossible d’avancer.

Il fallait trouver une solution. Après quelques réunions successives, nous changeons de stratégie. Au cours de la première étape il ne s’agira  plus ni de puits ni de tunnel, mais de larguer à l’égout toute la terre qui se trouve sous la cellule, c’est à dire créer une cave dans les mêmes dimensions. Ainsi, quand nous entreprendrons le creusement du tunnel proprement dit, nous n’aurons plus de problème d’évacuation de terre puisqu’il suffira de la  réentasser dans la cave.

Les fondations des murs qui semblaient assez profondes nous encouragèrent. Le rouge disait : « Ne précédons pas les problèmes. Continuons et ne posons les problèmes que lorsqu’ils s’imposeront d’eux-mêmes, sinon, nous risquons de nous arrêter de nous mêmes et sans raison majeure.

Il fallait bien sûr résoudre beaucoup de problèmes techniques. Est-ce que le sol (le parterre) de la cellule était assez solide ? Celle-ci n’allait-elle pas s’effondrer ? Jusqu’où fallait-il descendre ?

 

 

La maquette

Une nuit, alors qu’un camarade se trouvait au fond et que moi je déversais le sable dans le trou des « toilettes » j’entendis tout d’un coup la porte de la cellule s’ouvrir avec violence. Je me retournai. A.Z. était là bien encadré au milieu de la porte ouverte, et souriait.

Je savais que la saleté ne pouvait qu’être apparente sur mon corps ou mes mains. La corbeille se trouvait derrière moi et l’eau continuait à couler. Mais plus grave, Une légère lumière venant de notre cave était perceptible au niveau du sol. J’étais paralysé par la surprise et fixant Abdelhaï dans les yeux, je n’avais certainement  pas l’air de lui accorder un accueil amical. Il prit un air désabusé et se retira en refermant la porte après s’être excusé. Il avait certainement compris qu’il venait de commettre un impair, car même les gardiens n’osaient plus ouvrir une porte sans frapper ou appeler. Et il fallait vraiment être balaise comme lui pour ouvrir la porte qui était coincée avec une grosse serviette.

En tout cas il n’avait rien vu, ou du moins pas compris, si quelque indice avait attiré son attention. Dans la vie de chaque détenu, il y a des comportements ou des manies incompréhensibles pour les autres.

 

Des crochets glissés sous la porte vers l’extérieur et retenus de l’intérieur par un système de blocage nous permirent de condamner la porte pendant nos horaires de travail.

Autre décision : dorénavant, plus de terre ni de cailloux dan la cellule. Le tri pierres/sable ainsi que l’évacuation de ce dernier par  les égouts se feront à partir de la cave même. Il s’agissait donc de faire rapidement de l’espace pour travailler et de concentrer les efforts, en particulier afin d’atteindre le caniveau rapidement et directement d’en bas.

Pour y arriver, il avait fallu travailler  presque à plat ventre pour fixer des pieux en fers, très solides, juste sous la dalle (ou si l’on veut, sous la dalle du plafond de la future cave, et cela partout tout autour).

Un jour, Srifi se pointa dans la cellule, me demanda une longue corde fine, y attacha une petite pierre et se dressa sur le lit vers le judas qui donne sur le chemin de ronde. Je me mis derrière lui. Quelqu’un s’approcha et Srifi lui jeta la corde. C’était un détenu de droit commun de ceux qui faisaient les travaux ou les corvées, mais que je ne connaissais pas. Il posa la pierre au ras du mur de la cellule et tenant la corde par l’autre bout, il se dirigea perpendiculairement vers le mur extérieur. Là, il tendit légèrement la corde pour prendre la mesure et fit un nœud. Puis il revint et nous rendit la corde.

Ca y est, nous l’avions notre largeur du chemin de ronde. Mais je voulais savoir.

- C’était facile. Il y a une semaine, je lui ai expliqué que nous avions le projet de faire les plans et une maquette de la prison et que nous l’enverrions à nos amis d’Amnesty International pour l’utiliser lors des campagnes de sensibilisation… Maintenant que j’y pense, ce n’est pas une si mauvaise idée, nous devrions faire les deux, le tunnel et la maquette. D’ailleurs, pour ne pas attirer son attention je dois continuer à le relancer pour avoir d’autres mesures et informations.

 

Vues la largeur du chemin de ronde et la partie du tunnel qui devait aller au delà du mur extérieur, il nous fallait envisager d’avoir à manipuler une douzaine de mètres cubes de terre et de les stocker dans la cave. Nous fîmes descendre le niveau de cette dernière à quatre mètres de profondeur.

La terre soulevée était constituée à près de vingt pour cent de pierres qui ne pouvaient être jetées. Dès le début, il s’avéra que notre mode de stockage n’était pas adéquat : les tas de sacs en plastique pleins de pierres prenaient trop de place et il fallait les déplacer fréquemment pour creuser.

Toutes les semaines, l’administration remettait à notre comité alimentaire nos rations de légumes dans des

corbeilles en planches de bois, comme celle que nous utilisions pour sasser la terre, mais d’un volume plus important. Des camarades en retenaient quelques unes pour s’en servir comme tables ou tabourets. Nous commençâmes par prendre celles qui étaient abandonnées dans la cour,  et finîmes par attendre avec impatience les livraisons de légumes pour dérober les corbeilles et les envoyer au fond de la cave, au point qu'à un certain moment, le livreur se mit à nous faire  parvenir ses récriminations.

Du côté de nos camarades, comme tout le monde avait quelques corbeilles dans ses cellules, personne ne s’imagina qu’il pouvait s’agir d’une autre utilisation.

Ces corbeilles jouèrent un grand rôle dans notre travail. Pleines de pierres, nous les entassions les unes sur les autres sur de grandes hauteurs, parfois dangereusement pour nous qui travaillions plus bas, mais cela nous permettait d’avoir plus de place, et de devoir les déplacer moins souvent.

Mais beaucoup d’autres choses disparurent au fonds de notre cave.

 

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