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Intervieuw du Journal Hebdomadaire le 17 avril 2008
(version non publiée intégralement)
1. Vous pensez que c'est le tunnel que vous avez creusé depuis votre cellule du bâtiment Alif à la prison centrale de Kenitra qui a servi aujourd'hui à l'évasion des 9 détenus salafistes, qu'est-ce qui vous a mis la puce à l'oreille?
Avant de répondre je voudrai préciser que ce tunnel est le fruit du travail de trois détenus (Driss Bouyssef Rekkab, auteur de « A l’ombre de Lalla Chafia », Mohamed Srifi et moi-même) et d’autres personnes qui nous aidaient de l’extérieur.
En effet je suis sûr que c’est notre tunnel qui a permit aux salafistes de s’évader. Quand la nouvelle de l’évasion a été faite, je me sentais un peu troublé, car j’avais déjà parlé publiquement de notre tunnel en 2003 dans le journal Casablanca. Je pensais que mes déclarations ne pouvaient être passées inaperçues et que certainement il avait été comblé. Mais en même temps le fait qu’une évasion ait eu lieu laissé supposé que soit notre tunnel utilisé ou non par les salafistes existait toujours. Je crois que la découverte de notre tunnel et vu ce qu’il représentait aurait eu un tel effet sur les gardiens et l’adminitration qu’ils ne l’oublieraient pas aussi vite et que des mesures auraient été prises pour en empêché la duplication.
Et puis quand on passe par certaines expériences on pense dans son fort intérieur que certaines choses ne se répètent pas.
Mais ce qui m’a le plus incité à lire la presse pour avoir le maximum d’information c’est toi Zineb en me disant ta conviction que les islamistes avait utilisé notre tunnel
Par la suite trois informations parues dans la presse m’ont interpelé au point que le lendemain même je suis partie à Kenitra vérifier ne serait ce que de l’extérieur pour réveiller ma mémoire et vérifier certaines hypothèses.
La première information c’est le numéro de la cellule (46). Ce numéro me dit quelque chose, j’ai l-impression que mes sentiments, mon cerveau ressemblent ou réagissent comme un pc en train de charger un fichier très lourds, il m’a fallu prés de douze heures pour que je me réapproprie totalement le numéro de ma cellule celle d’où est parti le tunnel.
La seconde c’est un puits de trois mètres, c’est évident pour notre tunnel pour quiconque regarde pour la première fois sans y avoir pénétré.
La troisième information un peu ambiguë concerne une canalisation qui traverserai le chemin de ronde et aboutirait à l’extérieur. Or à ma connaissance il n’y a pas une telle canalisation. Les canalisations des eaux usées qui longent le quartier Alif coté chemin de ronde continuent au de là du quartier des condamnés à mort. Et à mon avis il y a en effet une canalisation dans l’affaire mais par manque de plus d’information elle a été placé au mauvais endroit dur la base de l’interprétation d’un scénario qui veut que le tunnel allait en ligne droite.
La canalisation dont il s’agit, et qui n’est pas visible de l’intérieur de la prison, est celle qui longe le mur d’enceinte de l’extérieur et draine les eaux usées da Lassitie et ses environs dont la maison du directeur. Dans notre projet cette canalisation n’avait d’autre valeur que le fait d’avoir une bouche d’égout (même pas fermé avec une plaque) que nous devions attaquer par le bas et en sortir sans laisser de trous visibles. Et puis qui s’intéresserai au milieu de la nuit à trois vagabonds qui semblent avoir fouillé autour de cette bouche d’égout entouré de tas de sachets noir plein d’ordure. Nous pensions même qu’au dernier moment nous pourrions convaincre un de nos camarades de boucher soigneusement l’entrée du tunnel pour que ce dernier ne soit pas découvert et qu’il puisse encore servir par la suite.
Seulement ce qui était possible pour nous en 1988 ne l’était plus en 2008 pour les salafistes. A l’époque les constructions étaient au moins à 50 mètres de la bouche d’égout qui s’élevait sur plus d’un mètre au dessus du sol, et il y avait peu de lumière pour discerner ce qui se passait prés d’elle. Aujourd’hui, seul trois mètres séparent les maisons de cette bouche et comme le chemin a été remblayé et qu’elle était maintenant au ras du sol il devenait évident qu’une tête émergent de l’intérieur en soulevant la plaque ne laisserait aucun doute sur le caractère « évasion » la démarche. Sachant cela les évadés sont soit entrés dans le collecteur pour chercher une autre bouche ou en tous cas le quitter à l’abri de murs soit ils ont continué à creuser parallèlement à la canalisation qui était la seule boussole possible
Enfin un quatrième argument, notre police qui a chaque sortie étale en vrac des pièces à conviction, ne donne cette fois-ci aucune information précise. Je comprends qu’ils ont à aujourd’hui une énigme à résoudre. Ils ont compris que le tunnel est vieux (en effet il était opérationnel depuis vingt ans) et cherchent à en savoir plus.
Oui je pense intimement que c’est de notre tunnel qu’il s’agit. Mais ce que je dis est vérifiable. La cellule d’où partait notre tunnel est la 46 dans le quartier alif B, elle est la huitième cellule à partir du poste de garde et elle fait face au deuxième créneau du mur d’enceinte. De l’autre coté du mur extérieur la bouche d’égout de la canalisation concernée se trouve décalée de juste une trentaine de centimètres par rapport à ce même créneau et est donc carrément en face de la cellule.
2. En dehors de tes convictions on peut quand même imaginer que les salafistes pouvaient construire un autre tunnel, surtout s’ils sont neuf personnes.
Dans l’absolu oui ! Mais dans le contexte ou ils se trouvaient cela me semble quasi impossible.
Nous étions certes une force politique inquiétante mais prit individuellement ou collectivement nous n’étions pas perçu comme des individus dangereux. Dans leur cas c’est le contraire.
Nos cellule étaient ouvertes 24/24, eux étaient enfermés dés l’heure de la prière du soir.
Nous n’étions pas sensés dormir dans une cellule particulière (nous avions même jusqu’à trois cellules par individu et encore on pouvait dormir ailleurs, eux tout à fait le contraire.
Par contre le nombre n’est pas forcément un avantage. Le temps de travail est limité : la journée il y a toujours le risque que quelqu’un soit demandé par l’administration pour une raison ou une autre, au-delà dix heures ou onze heures du soir les bruits de massue risque d’être entendus. Plusieurs fois le chien accompagnant les gardiens s’est arrêté et a reniflé juste au dessus de l’endroit où nous creusions avec des mouvements de tête et des yeux qui indiquaient qu’il n’arrivait pas à comprendre.
J’imagine aussi que du fait du nombre, certains d’entre eux ils devaient être inquiets que quelqu’un lâche le morceau. J’ajouterai qu’il est difficile de convaincre neuf personnes de participer à une telle aventure. On peut aller à la guerre en plein jour, on peut se faire sauter. Mais risquer de mourir au fond d’un tunnel c’est autre chose. Mais on peut les convaincre si on leur dit que le tunnel existe déjà et est opérationnel.
3. Les détails relayés par la presse concernant la fuite des 9 salafistes, comme le fait qu'ils aient creusé le tunnel en une vingtaine de jours, vous semblent-ils plausibles?
Je ne suis ni ingénieur ni ouvrier mineur, mais je peux assurer que l’ensemble des informations véhiculées par les médias sont farfelues. Mais je comprends que devant un tel évènement et vu le manque d’information de la part de ceux qui les détiennent, la presse reprenne tout ce qui se dit, qui de toute manière reflète la situation où nous acculent nos gouvernants La nécessité commerciale fait aussi que le journaliste ne peut se permettre de renoncer à donner quelque chose à lire à ses lecteurs. Et puis dans le tas on peut retrouver des éléments comme moi-même en ai trouvé.
Pour les raisons de contexte que j’ai cité plus haut il aurait certainement fallu aux salafistes plus de temps que nous pour réaliser un tunnel
4. Pourquoi après avoir tant fait pour réaliser ce tunnel, vous n’avez pas mis votre plan d’évasion en exécution ?
Nous n’avions pas de structure d’accueil au Maroc, et après quinze ans de prison il était difficile de se débrouiller tout seul. Un de nos camarades ex-codétenu, installé à l’étranger pensait pouvoir trouver des moyens et des papiers à mettre à notre disposition pour quitter le pays. De notre côté le tunnel réalisé nous l’avons fermé en attendant. Six mois plus tard j’ai été libéré. Je ne sais pas ce que ressent une femme qui a fait une fausse couche, mais j’imagine que ce que j’ai ressenti n’en était pas loi. Mon projet tombait à l’eau. Je me suis bien saoulé ce petit matin du 7 mai 1989 avant de quitter la prison, au vu et au su de l’administration.
Je suis revenu sept moi plus tard pour bien identifier le lieu de sortie du tunnel à l’extérieur car il semblait que la quête de notre camarade de l’extérieur semblait aboutir et mohamed Srif avait déjà ré-ouvert pour les ultimes préparatifs. Mais rien n’est arrivé et Mohamed a été lui aussi libéré deux ans après moi en 1991.
5. Avez-vous été dérangé par les autorités après la publication du texte où vous faisiez ces affirmations en 2003?
Je pense que ce jour là ni la police ni l’administration n’ont lu le journal en prenant leur café du matin, mais ça ne me dérangerait pas du tout qu’ils m’en veuillent , au contraire ça aurait été une bonne occasion pour montrer les limites du régime. Ce n’est quand même pas moi qui ai inventé l’idée de réconciliation et de « tourner la page ».
6. Mais enfin pourquoi en avoir parlé publiquement ?
Je ne pensais pas que notre tunnel allait résister aussi longtemps et mourir bravement sur le champ de bataille comme c’est le cas avec cette évasion des salafistes. Je pensais qu’il serait découvert facilement à la moindre fouille sérieuse tels celle qui se font chaque fois qu’un nouveau groupe « d’invités » y est installé. Donc il riquait d’être découvert et condamné sans que personne n’en sache rien, sans que personne ne le revendique et raconte son histoire. J’ai un peu le sentiment de l’avoir trahi, heureusement il n’a pas été découvert.
7. Et qui a soufflé le secret au salafistes ?
Beaucoup de gens ont appris l’histoire en lisant « Casablanca », on peut supposer que ces salafistes ou leurs amis leur on conseillé de sonder les cellules. Mais aussi il faut savoir que tous les nouveaux détenus ont quelque chose à cacher, à notre époque c’était des correspondances, des documents, des postes radio … et donc il peuvent avoir découvert le tunnel juste en essayant soit de creuser une petite cachette ou encore tout bêtement la petite dalle qui le cache a émit un bruit très résonnant lorsqu’elle a été heurté par un objet lourd.
Ils ont non seulement découvert le tunnel mais aussi tout ce qu’il faut comme matériel, massues, pioches, , burins, câbleries électriques, ampoules, douilles, baladeuses, tuyauterie d’aération, séchoir (ventilation), sacs … etc, et aussi encore un peu d’espace, 2 m3 environ, pour stocker de la terre en cas de besoin
8. A votre avis, quel est le message que les autorités devraient voir en une telle évasion?
Je pense que le pouvoir marocain, et surtout sous sa forme monarchique qui vise la durée, il est temps de comprendre qu’aucune politique sécuritaire n’est efficace et ne le sera jamais s’il n’y a pas une politique qui répondent aux aspirations des gens à une vie digne, un travail décent, sur la base d’une vraie démocratie bâtie par les gens et non octroyée.
9. N'est-ce pas une ironie du sort qu'un tunnel creusé par des militants de l'extrême Gauche serve finalement à des islamistes?
Je n’éloigne pas l’idée que si nous avions été en même temps en prison on aurait fait le tunnel ensemble si cela était nécessaire malgré la divergence de nos pratiques et de nos idéologie. Nous avons fait l’essentiel du travail eux ont réalisé l’objectif c'est-à-dire défier la logique sécuritaire.
J’espère que les neuf salafistes adresseront une prière à Dieu pour lui demander d’accorder sa bénédiction aux gauchistes athées et de leur réserver une place au paradis.
10. Que reste-t-il aujourd'hui de vos convictions de militant communiste?
Je suis toujours communiste. Quand je le suis devenu, ce n’était par formation dans ou par un parti politique, ni parce que j’aurai lu Karl Marx, non je voyais le communisme dans la lutte des peuples pour l’indépendance et aussi par une sorte d’universalisme, par une admiration de la révolution française. Pour moi le communisme (que d’autres appelle socialisme) est un idéal qui se maintiendra tant que l’humanité existera car il est le moteur de la lutte pour un monde meilleur.
11. En quoi consiste aujourd'hui votre engagement associatif?
A la base mon engagement est aussi celui de toutes les associations (et de leurs membre évidemment) de la mouvance Résaq. D’abord être toujours présent dans mon quartier avec les autres membres de l’association, être toujours présent par des activités qui permettent de satisfaire certains besoins, développer une démarche aussi relative qu’elle soit qui développe au sein de la population des pratiques d’auto prise en charge, d’être en tout cas toujours à l’écoute, et promouvoir les valeurs universelles. Parmi ces dernières J’en citerai une de ces valeurs qui risque d’étonner bon nombre de gens de notre élite. Pour la première fois au Maroc la laïcité est adoptée par des structures. Environ soixante associations regroupées autour de comité de sept quartiers ont adopté un programme appuyé par une charte qui contient la laïcité comme référentiel commun parmi d’autres référentiels et s’engagent à les promouvoir.
12. La politique, c'est fini pour vous?
Je ne fais comme tout le monde que de la politique. Maintenant si vous entendez par polititique, le fait d’avoir une activité partisane, je réponds que je suis là où je peux donner le plus de moi-même. Ensuite je dois ajouter que si tout le monde sais que pour avoir le pouvoir de gérer les intérêts de la société, changer les lois, il n’y a pas mieux que les partis sous réserve de leurs choix, tout le monde n’est pas encore d’accord que la seule force capable d’imposer aux détenteurs du pouvoir de ne pas de s’en accaparer définitivement. Aujourd’hui au Maroc quoi qu’en dise de sa situation il n’y a à peu prés que les associations et la presse indépendante pour contrebalancer la politique du pouvoir marocain. Pour moi faire de la politique c’est faire en sorte que demain que les associations de proximité (dans les douars et les quartiers) soit le vrai mouvement social luttant pour la démocratie la justice et la répartition équitable des richesses en demandant des comptes au gouvernant sur tous les sujets y compris ceux imposés comme sujets sacrés.
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